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Texte Articles - Impressions littéraires et artistiques en provenance d'une terre inconnue : le Bugey

AVANT QUE NE MEURENT LES PLATANES

Publié le 23 Avril 2015 par Marie-Hélène Chiocca - in arbres - vie communale - poésie

Les platanes de mon village sont menacés d'être arrachés - hâtivement - sans réflexion - je pense à eux très fort ...

AVANT QUE NE MEURENT LES PLATANES

C’était un village oublié. Au centre, une place. Sur la place, 10 platanes centenaires. Etonnants.

D’un commun accord, leurs branches dansaient en partenaires, se dédoublant régulièrement dans une stricte fantaisie. D’un mouvement, chaque branche susurrait un mot à son vis à vis. Aucune branche n’était là par hasard. C’était un ballet immobile, une solide puissance plantée en terre. Un inlassable jeu de visages et de corps.

Les branches du premier font le grand écart, la tête levée, questionnante, elles regardent passer les voitures et les enfants sortir du car, celle-ci, la tête dressée comme un coq tout près des poules du voisin qui caquettent.

Le deuxième semble avoir égaré sa grosse branche. Il plante un doigt ou sa baguette vers l’horizon de la grand rue. Adossé à lui, le Petit Prince étend un bras vers l’autre branche.

Le troisième joue au chandelier, une chienne forte d’une ramure à deux branches grimpe à l’arbre et renifle l’encensoir. Par ailleurs, on dirait que la deuxième branche lève les bras vers la victoire.

Tout au fond, le quatrième arbre joue les corps athlétiques. Ses bras massifs lui servent de trophée. Au sommet, ses moignons agitent des bouquets.

Le cinquième, près de l’abri bus, décompose ses branches, c’est un ballet russe, un spectacle à lui seul. Ne pas le regarder c’est manquer le clou ; il est vrai qu’il joue dans son coin.

Le sixième, devant la poste, a été décimé. Il ne lève que deux bras en chef d’orchestre pansu. Un vieux aux fesses trop lourdes ne parvient pas à y grimper.

Le septième, éventré, recousu, cicatrisé étale le cœur de ses années. On a scié son centre, mais de part et d’autres, une femme plonge comme une fontaine.

Le huitième, modeste, se pose en dieu indien. Un jeune boudha joue avec un cheval mythique.

Le neuvième qui ouvre héroïquement les bras résistera peut-être au sort, tout près du dixième.

L’été, leurs branches s’échappent Haut vers le ciel et une ramure somptueuse fait office d’ombrage. Quand l’hiver, coupées au plus juste, leurs branches rétractées se referment sur leurs moignons multiples, ils offrent aux regards la vision d’un échange avec le monde souterrain.

D’où ces arbres tirent-ils donc leur force ? Lorsqu’ils hissent leur présence au-dessus d’un gravillon pauvret.

Ils avaient traversé leur guerre, le rude hiver 1956. Cet hiver- là ils avaient éclaté. « On aurait dit des coups de fusil, avait expliqué un ancien. On les entendait péter de partout. ».

Et malgré l’eau qui les avaient infiltrés, ils avaient tenu le coup et poursuivi leur développement.

En 2015, leurs troncs massifs habitaient la place. Le 15 avril de cette année-là, un soir très malheureux, il fut décidé de les abattre. Les arbres étaient devenus « Malades et dangereux ».

« Malades et dangereux », « Malades et dangereux », ces mots servaient de viatique, d’explication, de justification, bientôt d’excuses. Les colosses centenaires, du jour au lendemain, étaient devenus des menaces à la sécurité du village.

Qui le premier avait proféré la condamnation ? On ne sait plus.

Il fallait les couper, les exciser, les arracher, les excaver, creuser profond pour ne rien laisser.

Juste leur souvenir.

C’était sûr.

Très bientôt, on évoquerait leur naissance en 1920, lorsque d’incessants mouvements d’hommes, de femmes et d’animaux attestaient la vie roulant comme un fleuve sur la place de la poste, tout près de la fruitière.

Très bientôt, on sortirait les vieilles photos où l’on se voyait encore, on ferait remarquer combien leurs formes avaient été suggestives.

Très bientôt, ils appartiendraient à la mémoire.

Une fois les arbres arrachés, la place centrale éventrée resta longtemps entamée par leur absence. Quelques anciens ne s’en remirent pas. Seul restait le petit gravillon gris. Sur la place, on évita de passer. On n’avait plus de raisons de s’arrêter : l’été, aucune ombre ne venait soulager des chaleurs, l’hiver, elle servait de remblais à de gros tas de neige où se mêlaient les gravillons noirs.

Un désert planait au cœur du village.

Marie-Hélène Chiocca – Ruffieu, le 23 avril 2015

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