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Texte Articles - Impressions littéraires et artistiques en provenance d'une terre inconnue : le Bugey

Atelier d'écriture - Ecrivains Associés du Théâtre - Anduze mai 2017

Publié le 22 Mai 2017 par Marie-Hélène Chiocca

 

 

 

Le moine de la Bambouseraie

 

Le moine avait cultivé son jardin. Et, en ce jour de promenade intérieure, au bout de son jardin, il avait trouvé un fauteuil vide. Il y en avait même un second, vide lui aussi. « On dirait qu’ils attendent quelqu’un », se dit-il … Quelle tristesse pour un moine de trouver en son cœur deux fauteuils vides !

Autour de lui cependant, la forêt était luxuriante : « Oh, la lumière transpire sur les feuilles de palme ! Et ces milliers d’insectes, on les dirait injectés de lumière ! Quelle beauté ! ». Pourtant les fauteuils étaient vides. « Suis-je donc si seul ? », pensa-t-il. L’ombre d’un papillon se coucha sur une feuille blanche. Le moine se dit qu’il devait quitter le lieu. S’en retourner. Il suffisait de revenir sur ses pas, ce serait simple. Ce chemin ne l’avait-il pas accompli le matin même ? Quelques pas lui rendraient, il en était convaincu, la sérénité des premières heures du jour, l’harmonie de ses pensées.

Une cloche sonna …

Un peu loin, s’ouvrait en effet devant lui le vallon du Dragon. Comme il aimait se poser dans ce vallon qu’il avait cultivé, planté de bosquets de couleurs, d’arbustes rougeoyants et d’autres espèces végétales aussi légères que des nuages. Au fond d’un petit lac, montait imperturbablement le coassement des crapauds. Le son emplissait l’air. C’était un discours sans fin qui nourrissait la pensée du moine. Les crapauds s’étaient installés là, invisibles, mais leur coassement à intervalles réguliers et intenses faisait du bien au moine. Ils étaient maintenant chez eux …

Assis au bord de l’eau, le moine s’interrogea : « Par où repartir ? ». S’il prenait à gauche comme au matin, il le savait, il tomberait sur le pavillon du Dragon, gardien des âmes : « Quand je l’aurais traversé, le vallon deviendra d’une beauté immatérielle mais ensuite je risque de me perdre dans la forêt uniforme des bambous … Pour ne pas me perdre, mieux vaut que je reprenne le même chemin ». Cette dernière pensée l’attrista, il avait le sentiment qu’en faisant ainsi, il n’apprendrait rien de neuf. Refaire le même chemin ne le mènerait pas plus loin, ce serait une victoire de la répétition ( une conversation fréquente avec un autre moine … ). Il savait aussi que passée la porte Thoori de son âme, il reviendrait dans le monde des hommes, loin de la beauté nourricière de la nature. Mais, il lui fallait bien aller son chemin.

Les coassements reprirent : un crapaud semblait l’attendre. « Coa-coa, coa-coa ». Le moine cherchait des yeux ce ministre intérieur qui auscultait son âme. Incroyable ! Un crapaud était là, devant lui ! Il n’en revenait pas !

« Coa, coa !

 

- Répète, fit le moine, s’il te plaît je ne comprends rien ! ». J’ai trouvé au fond de moi un crapaud pour dialoguer, pensait-il, ravi.

« Répète, s’il te plaît,

– Coa, qu-oi- ?, fit le crapaud.

 

 

– Quoi quoi ? », fit le moine.

 

_ Coa-coa, continua le crapaud.

 

 

« Mes questions sont sans réponse … », conclut le moine, résigné. Il leva les yeux : deux canards colverts, mâle et femelle, venaient de s’installer à quelques pas de lui. « Ce n’est pas le moment m’en aller, tout cela a forcément un sens. ». Puisqu’il avait renoncé à revenir en arrière, maintenant, il fallait rester sur place. Et il resta … à contempler la scène. Les canards prenaient du bon temps à se regarder sous toutes les coutures …

La solitude commençait à creuser son chemin aride dans le cœur du moine. « Comment vivre ainsi ? Je ne suis pas du monde des crapauds ni des canards ! Je me suis complètement égaré. Aurais-je donc dû prendre par la forêt imperturbable des bambous ? ».

Il longea un chemin chargé de palmes luisantes et d’ombres qui lui parurent accueillants et le rassurèrent.

 

Il était à quelques mètres de la porte Thoori. « C’est curieux, je ne me reconnais pas ! Pourtant, je suis bien passé par là, ce matin. ». Il avait gardé souvenir d’une harmonie. Mais, voilà que maintenant, il entendait des voix : « C’est pas beau, ça ! – Très joli, ouais. – Ah ! C’est beau ! ». Les voix déambulaient, suivant inlassablement la même pente pour s’arrêter toutes en un même un point particulier où leurs ombres levaient les bras - comme pour prendre une photo-. Le moine était secoué par l’étrangeté de sa vision : « Ces voix ? Ces ombres, d’où viennent-elles ? Font-elles partie de moi ou sont-elles extérieures à moi ? ». Comment donc se reconnaître dans ces exclamations et ces positions étranges qui ponctuaient l’ivresse de la beauté ? C’est qu’il était à la frontière de la porte Thoori. Là où l’émerveillement disparaît, là où il allait de nouveau se métamorphoser en homme. Perdre sa qualité de moine.

 

Une rose suspendue se penchait vers lui, une mésange chanta. Il franchit le seuil.

Dehors, à sa surprise – il ne savait déciment plus où il était - un oiseau d’osier fondu dans la nature, l’Aile du Vent, élan, envol conçu par un artiste, l’attendait … mais aussi, un enfant dans une poussette, flanqué de ses frères et sœurs et de leur mère, les uns jérémiant et l’autre farfouillant dans l’un de ses sacs. « Où suis-je ? », se demanda le moine. « Suis-je donc dans le monde des réminiscences ? Maintenant que j’avance en âge … ? ». Encore perdu dans le spectacle de l’Aile du Vent, le moine eut conscience qu’un homme, le père des enfants, venait de passer ébranlant dans son sillage toute la caravane. « Quelle heureuse idée de passer en cet instant ! Ce père a rendu l’herbe et le soleil à la terre !, s’enchanta le moine. ». Tout redevenait mouvement, changement. Le moine retrouvait ses repères …

D’autres enfants passèrent : « C’est pas par là ! ». Ah, eux aussi cherchaient donc leur chemin ! « T’as vu la rivière ? C’est trop beau ! ». Les enfants voyaient la beauté ! Le moine reprit espoir d’être relié aux hommes ! Il vit à la racine des bambous la terre s’élancer, les arbres allaient gagner le ciel ; plus loin, des cyprès aux troncs ligneux rouge sombre conjuguaient leur essence aux œuvres des hommes … Le moine trancha son visage d’un large sourire, il avait retrouvé ses esprits.

 

Tout à coup, il se rendit compte qu’il lui fallait se dépêcher de rentrer. Où donc était-il passé ? Où avait-il la tête ? Il avait complètement oublié les règles et les paroles que ses maîtres lui avaient confiées pour sa méditation. C’était quoi déjà ? Ah oui : « Parvenir à se perdre, il y a mille façons ! ».

 

Bambouseraie d’Anduze, en compagnie de 13 autres moines, le 14 mai 2017.

Marie-Hélène Chiocca.

 

 

 

 

 

 

 

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